Vendredi 29 mai 2020 : Dieppe – Veules-les-Roses
Je peine à me concentrer sur mes dernières heures de travail, Je n’ai qu’une hâte : partir. A 16h, je check une dernière fois mon vélo et mes sacoches, un bisou furtif à Clem qui est au téléphone, et je file. C’est étrange de retrouver mon vélo, surtout chargé de sacoches! Il est un peu dégonflé mais j’ai bien régler les plateaux. J’arrive à la gare de Rouen, ma destination : Dieppe.
Le train est long et chiant avec un masque. Je commence à flipper de ne pas réussir à trouver un bivouac ce soir. J’arrive un peu avant 18h. Je longe le front de mer en sortant et je coupe directement par la grande côte de Pourville pour sortir de Dieppe, ça chauffe les jambes mais ça passe. J’ai droit à une descente de ouf en arrivant à Pourville. J’y trouve une boulangerie pour racheter de l’eau et croissant et chips. La sortie de la ville se fait par une bonne côte bien ardu ! Une petite rue très raide et fréquentée. Je suis obligé de m’arrêter pour laisser passer les voitures. La traversée de Varengeville est très sympa, toutes les maisons en briques et silex charmantes. J’avance bien, je suis en pleine forme. Je suis dans mon élément, seul sur mon vélo. J’éprouve un sentiment de liberté infini après ces nombreuses semaines confinées.
J’espère trouver un bivouac près de Saussemare, mais il est encore tôt quand j’arrive. Je décide de pousser jusqu’à Veules-les-Roses. En sortant de Veule, je m’écarte de l’EV 4 et prend une variante via le GR. Il est presque 21h. Alors que je commence à vraiment me soucier de trouver un bon spot pour dormir, je trouve l’emplacement parfait dans un champ d’herbe fraîchement tondu, je m’installe au bord de la falaise et prends mes petites chips en apéro. J’assiste à un très beau coucher de soleil en mangeant ma gamelle de ravioli (au couteau, car je n’ai pas retrouvé mes couverts putain le boulet!).

La nuit est calme, je mets un peu de temps à m’endormir, incapable de mettre de l’ordre dans mes pensées. Je suis fier d’oser partir seul à l’aventure, mais en même temps je ne réalise pas vraiment. J’ai l’impression que tout cela fait partie de l’ordre naturel des choses. Le vent souffle légèrement et fait onduler la toile de ma tente. Une fraîcheur nocturne s’installe alors que les derniers rayons du soleil disparaissent définitivement. Le moindre mouvement déclenche un crissement du tapis de sol qui brise le silence de la nuit. Mes pensées se tournent vers Clem et les enfants. Ils ne sont pas avec moi, mais je les emmène dans mon cœur. Un jour, je les emmènerais parcourir le monde au rythme lent et savoureux d’une bicyclette.
Samedi 30 mai 2020 : Veules-les-Roses – Antifer
Réveillé vers 5h30, je sors de mon duvet à 6h. J’ai froid. Je me prends rapidement un truc à bouffer, me brosse les dents et plie bagage. Je me prendrais un thé à Saint Valery en Caux. La route est calme à cette heure matinale, il fait encore un peu frais, mais c’est déjà agréable. Les éoliennes tournent silencieusement. Les vaches exhalent des nuages de vapeur, tel un hammam normand. Elles me regardent avec curiosité pendant quelques secondes avant de détaler soudainement. Après une bonne pause au bout du port de Saint Valéry, je remonte en selle. La variante d’hier m’ayant souri, j’en prends une nouvelle. Mauvaise pioche, je cafouille et finit à Veulettes-sur-Mer alors que je ne pensais pas y aller. Cela me permet de profiter de la voie verte la plus au sud, très agréable. Je surprends un très beau renard qui épiait les vaches. Je retrouve l’EV4 et décide de déjeuner à Fécamp. La route me semble longue. J’ai de plus en plus mal aux fesses. J’ai l’impression de ne pas avancer. C’est un peu décourageant. La météo est bonne en tout cas, c’est toujours ça! La côte des Petites Dalles est longue et douloureuse mais j’en viens à bout ! Première fierté de cette journée qui en sera riche. Je m’arrête à une petite gargote en haut de Fécamp à côté du sémaphore. J’y reste une heure et demie, le temps de reposer mon séant, de déjeuner gras avec des frites, et de recharger ma batterie externe.

Après cette bonne pause, même pas besoin de stopper à Fécamp, sauf le temps d’un plouf. Je décide de prendre la variante du GR jusqu’à Yport. Ça se passe bien, et j’ai une vue magnifique sur la mer et les falaises. Je décide de suivre cette route jusqu’à Etretat. Et là les choses se compliquent!
Le paysage commence à devenir époustouflant, vraiment, c’est incroyablement beau. Le bleu du ciel, le blanc de la falaise, les eaux turquoises, je suis bluffé. J’ai du mal à réaliser la beauté du paysage dans lequel j’évolue.
Le chemin se complexifie. Mon vélo n’est clairement pas adapté, et je décide de marcher dans une descente vraiment raide et caillouteuse. J’arrive dans une faille, j’ai le choix de retourner vers l’asphalte, ou de continuer sur le GR avec une côte particulièrement raide et escarpée. J’hésite, je ne réfléchis pas vraiment, il me paraît évident que le mieux c’est le GR mais ma prudence me dit de retourner sur l’itinéraire. Le danger est réel. La largeur du chemin à emprunter est tel que je risque de me faire entraîner par le poids de mon vélo et de me retrouver au pied de la falaise. Si je fumais, je me serais allumer une clope pour bien réfléchir à ma décision. Manque de pot, je ne fume pas, je ne réfléchis donc pas. Je laisse passer un groupe d’adolescente, et je me lance. C’est chaud. Je porte le vélo plus que je ne le pousse. Mes jambes se font griffer et piquer par les ronces et les orties mais je ne sens rien, je reste focaliser sur mon objectif. Atteindre le haut de la falaise, ne pas glisser, ne pas tomber, ne pas se blesser. Je m’arrête régulièrement, pour reposer mes muscles très sollicités et laisser passer les randonneurs. L’un d’eux me dit:
« Alors là, je suis impressionné !
– Par ma connerie?
– Ah non pas du tout. C’est bon vous allez y arriver, vous semblez en forme, ça va être dur mais vous vous en souviendrez ! »
La gentillesse et l’optimisme du marcheur, me galvanise, et je redouble d’effort pour venir à bout de cette côte. Une charmante jeune femme arrive derrière moi et me propose son aide. Je refuse. Je veux finir seul ce que j’ai entrepris.
Elle me dit : « Vous savez, je viens de croiser un monsieur qui m’a dit que vous étiez un héros, que c’était extraordinaire ce que vous faisiez! »
Ces paroles restent dans mon cœur, et les derniers mètres de côte se font facilement. En arrivant en haut, j’exalte de joie. J’ai envie de crier et de pleurer tellement je suis content de moi. J’aperçois le randonneur de l’autre côté de la faille. J’ai envie de l’interpeller et de le remercier pour ses paroles. Une autre côte moins escarpée m’attend mais j’y arrive. La route est magnifique. Je suis vraiment content d’avoir choisi cette option. J’alterne les chemins escarpés en bord de falaise, avec les sentiers en bordure de prairie. Il y a de plus en plus de monde au fur et à mesure que j’avance.
J’aperçois le pic de la chapelle puis enfin l’arche et l’aiguille creuse. Une sacrée descente sans voiture m’attend et je pénètre dans un Étretat bondé où la plage est surveillée par la police pour s’assurer que personne ne fait bronzette. Au loin des tocards foncent à toute blinde sur l’eau sur des jet skis. Voilà le nouveau monde, le bronzage gratuit qui ne participe pas à l’économie est interdit mais l’utilisation de jet ski polluant est autorisée. Je reste longtemps assis sur un muret, me remettant de l’effort intense fourni sur ce GR. Je ne pense à rien de particulier. Le soleil chauffe ma peau. Des odeurs de viandes grillées d’un foodtruck chatouille mes papilles. Je suis exténué, mais je décide malgré tout de continuer à suivre le GR. Je sais que j’aurais plus de chances de trouver un spot bivouac le long de celui-ci que dans les terres.
Je me tape encore deux bonnes putain de côte rocailleuse, une descente bien merdique et j’arrive dans une valleuse au pied du phare d’Antifer, où je décide de poser mes sacoches.

Demain, je pense rentrer en train du Havre, je ne pense pas que mon corps puisse encaisser une journée intense comme celle-ci si vite. Et puis, cette route le long de la Seine serait parfaite pour un week-end en amoureux avec Clem. Je dîne encore une fois au bord de la falaise. Le plus beau des spectacles s’offre à moi. Des nuances de couleur majestueuses. Un coucher de soleil mémorable. Je monte ma tente dans l’obscurité naissante, après le départ de visiteurs qui me proposent très gentiment de fumer un joint avec eux (j’ai bien évidemment refusé). Je m’endors en moins de cinq minutes, terrassé par la fatigue et le bonheur.
Dimanche 31 mai : Antifer – Le Havre – Rouen
Je suis réveillé par les premiers rayons du soleil. La nuit s’est bien passée. J’hésite sur ma destination. Est-ce que je rentre à Rouen en prenant un train au Havre ou est-ce que j’essaie de rentrer à vélo ?
Au final, j’ai choisi le vélo ! Et punaise j’en ai bien chié !
La route jusqu’au Havre était plaisante mais incomparable avec le GR d’hier. Beaucoup de route partagé et de plus en plus de trafic au fur et à mesure que je me rapprochais de la ville. Je traverse Sainte Adresse rapidement. Le quartier m’ait familier et je m’arrête pour déjeuner avec plaisir sur la plage. Il fait aussi beau qu’hier et la plage est bondée. Cela fait plaisir de voir autant de monde. J’ai envie de me baigner mais je n’ai pas de cadenas, ni l’envie de laisser mon vélo seul.
La sortie du Havre est mal fléchée, je me retrouve sur une presqu’île bien merdique, vide, une sorte de no-man land avec un vent de face décourageant associé à une ligne droite interminable. Presque 20 bornes sans être sûr de ce que j’allais trouver au bout. Je n’ai presque plus de batterie sur mon téléphone, je ne peux pas trop consulter mon gps. Je rejoins finalement les bords de Seine et l’itinéraire vélo, mais ce n’est pas encore très bien balisé et beaucoup de routes partagées avec une départementale particulièrement fréquentée en ce beau dimanche. Je galère, le vent de face constamment. La route est longue et j’en peux plus. Le temps file, et en arrivant à Villequier je suis complètement découragé par un panneau indiquant que je suis encore à 72 kilomètres de Rouen. Putain ! Il est 16h, ça veut dire encore au moins 5 heures de vélo, alors que je pédale depuis 7h30 ce matin. J’avance, je décide de couper le dernier méandre de la Seine en empruntant la départementale, puis en passant par Canteleu et sa côte de 12 kilomètres. Entre le Trait et Duclair, j’assiste à un accident entre un jeune à vélo et un piéton. J’attends les pompiers et donne mes coordonnées pour l’assurance si besoin.
La côte de Canteleu arrive, elle est longue et dure. Je galère mais j’arrive à tout enchaîner sans poser le pied à terre. Encore un petit kilomètre de plat et me voilà en vue de Rouen ! Une vue magnifique qui annonce une descente de guedin ! Je me gave bien dans la descente, regrette de ne pas avoir de compteur pour mesurer ma vitesse.
Je me régale sur les quais, je jubile, je suis arrivé dans ma ville. Je prends un bus à l’hôtel de ville. Plus d’argent, ni de batterie sur mon tel pour prendre un billet, mais vu mon état de fatigue je m’en tape. J’arrive finalement à la maison vers 22h, un kebab plus tard me voilà au lit. Heureux et fier de moi comme rarement. Je viens de faire une boucle d’un peu plus de 200 kilomètres en 50 heures, dont une bonne partie sur un GR.
Un avis sur « Boucle seinomarine en solo »